Aller au contenu principal

LA MÉMOIRE, ENTRE CONSERVATION ET OUBLI

Sémiologue, historien des idées et philosophe, Tzvetan Todorov, né en 1939 à Sofia (Bulgarie), a obtenu en 1963 un visa pour un séjour d’études en France. Depuis, il vit à Paris où il a été, en compagnie de Roland Barthes, l’un des grands représentants du structuralisme, fondant avec Gérard Genette la revue Poétique. Avec ce dernier, il a défini les concepts fondamentaux de la narratologie, science qui étudie les techniques et les structures narratives mises en œuvre dans les textes littéraires. (www.bibliomonde.com). Tzvetan Todorov était à l’Institut des Hautes Etudes Internationales et du Développement (IUHEI) en janvier dernier, dans le cadre d’un colloque intitulé « Normer l’oubli » organisé par l’IUHEI et les Musées d’Art et d’Histoire de Genève (MAH), où il s’est exprimé sur le thème de la mémoire et de l’oubli.

« Cela fait 25 ans que j’écris sur la mémoire et il me semble qu’il y a 25 ans, je savais mieux quel était le droit chemin pour affronter ce redoutable sujet» prévient d’emblée Tzvetan Todorov qui ajoute : « c’est un trait distinctif de l’être humain que d’avoir une conscience inscrite dans le déroulement du temps. C’est cette conscience du temps écoulé que nous appelons mémoire ».

Quand on parle de mémoire, on pense inévitablement à son antonyme. Pour Todorov, « la mémoire ne s’oppose pas à l’oubli. La restitution intégrale du passé est une chose impossible et la mémoire est donc une sélection du vécu. La mémoire est oubli indispensable. Mais on ne peut pas dire dans l’absolu que la mémoire est préférable à l’oubli ». Dans « L’écriture ou la vie », Jorge Semprun a expliqué comment la décision d’essayer d’oublier l’a sauvé du traumatisme subi à Buchenwald. La mémoire, c’est donc également la résultante d’une décision. Et ce qui vaut pour l’individu vaut aussi pour la collectivité au sein de laquelle l’oubli peut être également préféré à la mémoire. A ce propos, Todorov a notamment rappelé un célèbre texte, celui de l’Edit de Nantes de 1598, qui a clos les guerres de religion en France : « Premièrement, que la mémoire de toutes choses passées d’une part et d’autre, depuis le commencement du mois de mars 1585 jusqu’à notre avènement à la couronne et durant les autres troubles précédents et à leur occasion, demeurera éteinte et assoupie, comme de chose non advenue. Et ne sera loisible ni permis à nos procureurs généraux, ni autres personnes quelconques, publiques ni privées, en quelque temps, ni pour quelque occasion que ce soit, en faire mention, procès ou poursuite en aucunes cours ou juridictions que ce soit. Défendons à tous nos sujets, de quelque état et qualité qu’ils soient, d’en renouveler la mémoire, s’attaquer, ressentir, injurier, ni provoquer l’un l’autre par reproche de ce qui s’est passé, pour quelque cause et prétexte que ce soit, en disputer, contester, quereller ni s’outrager ou s’offenser de fait ou de parole, mais se contenir et vivre paisiblement ensemble comme frères, amis et concitoyens, sur peine aux contrevenants d’être punis comme infracteurs de paix et perturbateurs du repos public ». L’oubli serait donc un instrument de paix et la mémoire un instrument de conflits ? Todorov l’affirme : dans le contexte de la guerre franco-prussienne de 1870, les cris de guerre de Déroulède, de Barrès, de Péguy et d’autres ennemis de l’oubli ont été largement entendus et ont contribué au déclenchement de la première guerre mondiale, a-t-il fait valoir. Et Hitler trouvera dans le rappel humiliant du traité de Versailles de quoi convaincre ses compatriotes d’engager résolument une nouvelle guerre. « Ni pardon, ni oubli ». Pour Todorov, les slogans de ce genre ne sont guère l’indice d’un progrès. Et si le rappel du passé conduit à la mort, comment ne pas lui préférer son oubli ? Todorov a rappelé que palestiniens et israéliens, en 1988, avaient exprimé la conviction que, pour simplement commencer à parler, il convenait de mettre le passé entre parenthèses. Ce que Nicole Loraux, historienne de la Grèce antique, a nommé « une politique de l’oubli ». Autre exemple : au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, Churchill déclarait : « Il doit y avoir un acte d’oubli de toutes les horreurs du passé ... envisageable pour la mémoire des communautés ». Pour Todorov, il est certain que le rappel insistant du passé peut avoir des effets indésirables. C’est pourquoi certains commentateurs contemporains ont privilégié la capacité d’oublier au détriment de celle de se souvenir. 

Image
Statue de Saint Augustin, Gozo, Malte Photo : © Eldeiv, Fotolia


David Rieff, dans son livre « Against remembrance », soutient la thèse qu’une mesure raisonnable d’oubli collectif est la condition sine qua non d’une société pacifique et respectable alors que se souvenir est une entreprise politiquement, socialement et moralement risquée. Rieff ajoute qu’une identité culturelle forte, comportant une solide mémoire du passé, annonce des contacts difficiles avec les autres, quand elle ne transforme pas ces rencontres en conflits. Dans le même temps, afin de rendre justice au présent et au passé récent, ne devrait-on pas s’efforcer d’alléger les mémoires ? C’est ce que prêchent les partisans de l’oubli, car pour eux, l’oubli l’emporte sur la mémoire qui est, il convient cependant de le souligner, nécessaire à la constitution d’une identité – tant individuelle que collective – en particulier dans une démocratie où il est inconcevable d’interdire aux individus d’explorer leur passé. L’oubli et l’absence de souvenir peuvent en effet avoir des effets néfastes dans la vie publique, comparables à ceux que l’on connaît dans la vie individuelle. Todorov fait justement valoir que la psychanalyse accorde une place centrale à la mémoire car le trouble de la mémoire qu’est le refoulement entraîne la névrose.

Il est intéressant, juge Todorov, de bien définir les étapes de la mémorisation dans la construction du passé : tout d’abord, établir les faits et leur sens par la collecte d’informations. Puis intervient la représentation du passé qui s’inscrit dans le présent au travers d’un processus de sélection des informations qui échappeà la volonté des individus. Enfin, un choix s’opère par voie de hiérarchisation. Et là, Todorov met en garde : « un fait c’est une trace matérielle et un sens produit exclusivement. Il n’est ni arbitraire ni totalement indépendant du pouvoir. En général, ce sont les vainqueurs qui orientent la mémoire collective et écrivent l’Histoire ».

Se référant à Germaine Tillion dont il a beaucoup étudié l’œuvre, Todorov – qui a été président de l’association portantle nom de cette illustre universitaire, résistante et déportée, depuis sa création en 2004 jusqu’en septembre 2015 - nous entraîne alors sur le chemin de la quêtede vérité. Germaine Tillion, a-t-il rappelé, ne distinguait pas diverses espèces de vérité mais ce qu’elle a nommé « le vrai et le juste ». Qu’est-ce que le juste par rapport au vrai ? De dire, par exemple, que les horreurs nazies est conforme à la vérité mais, que pour être en même temps juste, il faut aussi mentionner le calvaire du peuple allemand.

Todorov se pose alors la question de l’utilisation de ce qu’il appelle le passé ressuscité, des faits qui peuvent être mis au service d’objectifs extérieurs. La mémoire étant sélection, il faut bien s’appuyer sur des critères de choix des informations. Ceux-ci serviront à orienter l’utilisation qui sera faite du passé. Ces aspects du processus mémoriel peuvent être basés sur des motivations divergentes et poursuivre des objectifs qui peuvent s’opposer. Dans sa reconstruction du passé, l’historien s’applique à produire une forme de vérité. Le militant de la mémoire, lui, est guidé par des considérations d’utilité.

L’Histoire avec un grand H, c’est bien l’enjeu majeur et ultime du couple controversé que forment la mémoire et l’oubli. Pour Todorov, l’Histoire ne correspond pas à une vision objective d’un même événement mais à une reconstruction intersubjective qui tient compte de la pluralité des perspectives. C’est pourquoi l’historien a tout intérêt à prendre connaissance du récit subjectif du témoin dont il ne doit toutefois pas se contenter. Car la mémoire individuelle est sujette à des arrangements et des accommodements dont le témoin n’est pas toujours conscient. De leur côté, les témoins se méfient en toute légitimité des historiens. On aurait donc intérêt à plaider pour une complémentarité des approches. Un double travail selon Todorov : une connaissance objective distante et, en même temps, une expérience de l’intérieur de ce qu’on cherche à analyser. Ce travail d’interprétation implique une navigation périlleuse entre deux pôles, deux écueils complémentaires, avertit Todorov : la sacralisation ou isolement radical du souvenir d’une part et, d’autre part, la banalisation ou assimilation entre passé et présent. Par principe, la sacralisation est un retranchement, une mise à l’écart, une interdiction de toucher. On coupe un événement de son contexte et on écarte ainsi toutes les associations par contiguïté de peur que les circonstances évoquées ne rendent les faits – et forfaits - du passé excusables. Pour Todorov, contextualiser, ou plus simplement expliquer, reviendrait de ce point de vue à relativiser la gravité des faits, voire à les justifier. Dieu merci, tout le système judiciaire est fondé sur le postulat inverse: comprendre n’est pas justifier mais doit être un moyen de prévenir notamment des crimes futurs. Mais tout aussi dangereux est le processus inverse, soit la banalisation des événements passé. Le personnage d’Hitler – à nouveau lui - est régulièrement mis à toutes les sauces selon Todorov : « on le trouve partout alors même que ses crimes sont censés être uniques ».

« Six mille pieds au-dessus de l’homme et du temps », Nietzche, Ecce homo, 1881 Nietzche au bord du lac de Sils (1937), par Samuele Giovanoli (1877 – 1941), avec l’autorisation de Ladina Kobler-Giovanoli

Todorov conclut alors : ne pas oublier certes, mais surtout, savoir à quoi va servir le souvenir. La mémoire des défaites passées peut nourrir l’esprit de revanche, les victoires nourrir le pacifisme, on l’a vu précédemment. Et le travail sur le passé ne livre pas une règle abstraite permettant de savoir d’avance si l’oubli ou la mémorisation sont préférables, si tel ou tel usage qu’il en est fait est bon ou mauvais. Rien ne permet de distinguer à l’avance les us ou abus. Pour cette raison on ne peut que reconnaître que le sens des événements et de leurs valeurs vient du travail patient de l’historien.

C’est lui le maître des clés qui ouvrent les portes de la mémoire et ferment celles de l’oubli. A ce titre, sa liberté est aussi grande que sa responsabilité.

A l’issue du colloque qui a réuni plusieurs intervenants de très haut niveau, c’est à Pierre-Marie Dupuy, professeur émérite à l’Université de Paris (Panthéon – Assas) et à l’Institut des Hautes Etudes Internationales et du Développement de Genève, membre associé de l’Institut de droit international, qu’est revenu le redoutable privilège de clore les travaux. « Le plus petit comme le plus grand bonheur sont toujours créés par une chose: le pouvoir d’oublier. Celui qui ne sait pas se reposer sur le seuil du moment, oubliant tout le passé, celui qui ne sait pas se dresser comme le génie de la victoire, sans vertige et sans crainte ne saura jamais ce que c’est que le bonheur et ce qui est, pis encore, il ne fera jamais rien qui puisse rendre heureux les autres. Il y a un degré d’insomnie, de rumination de sens historique qui nuit à l’être vivant et finit par l’anéantir, qu’il s’agisse d’un homme, d’un peuple ou d’une civilisation ». C’est la prose lyrique et flamboyante du « grand moustachu » qui venait passer ses vacances à Sils Maria que Pierre-Marie Dupuy a choisi de citer, rappelant que Nietzche avait été un grand opposant de la mémoire, dans la mesure où elle renvoie à la tradition qui empêche les uns et les autres de regarder vers l’avenir et de créer. Ce faisant, Pierre-Marie Dupuy a tenu à souligner que Nietzche ne pouvait lui-même s’empêcher de recourir au passé. Le côté obscur de la mémoire, pour paraphraser Maître Yoda, c’est l’oubli dont néanmoins la société a besoin. Cependant, le refoulé finit toujours par être exhumé et remonte à la surface. Le fameux « passé qui ne passe pas » ! La mémoire, elle, est toujours enjeu de pouvoir car elle est sélective. C’est pourquoi Pierre-Marie Dupuy a insisté sur l’importance de l’indépendance de la recherche en matière de travail de mémoire et d’oubli. Finalement, la conclusion de la conclusion est venue de Saint Augustin : « la mémoire c’est le présent du passé ».

Saint Augustin et le temps

 

« Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne m’interroge, je le sais ; si je veux répondre à cette demande, je l’ignore. Et pourtant j’affirme hardiment, que si rien ne passait, il n’y aurait point de temps passé ; que si rien n’advenait, il n’y aurait point de temps à venir, et que si rien n’était, il
n’y aurait point de temps présent. Or, ces deux temps, le passé et l’avenir, comment sont-ils, puisque le passé n’est plus, et que l’avenir n’est pas encore ? Pour le présent, s’il était toujours présent sans voler au passé, il ne serait plus temps ; il serait l’éternité. Si donc le présent, pour être temps, doit s’en aller en passé, comment pouvons-nous dire qu’une chose soit, qui ne peut être qu’à la condition de n’être plus ? Et peut-on dire, en vérité, que le temps soit, sinon parce qu’il tend à n’être pas ?

« Le présent du passé, c’est la mémoire ; le présent du présent, c’est l’attention actuelle ; le présent de l’avenir, c’est son attente.»

Saint Augustin, Les Confessions, Livre 11, chapitres 14 & 20.

Or, ce qui devient évident et clair, c’est que le futur et le passé ne sont point ; et, rigoureusement, on ne saurait admettre ces trois temps : passé, présent et futur ; mais peut-être dira-t-on avec vérité : Il y a trois temps, le présent du passé, le présent du présent et le présent de l’avenir. Car ce triple mode de présence existe dans l’esprit ; je ne le vois pas ailleurs. Le présent du passé, c’est la mémoire ; le présent du présent, c’est l’attention actuelle; le présent de l’avenir, c’est son attente. Si l’on m’accorde de l’entendre ainsi, je vois et je confesse trois temps ; et que l’on dise encore, par un abus de l’usage : Il y a trois temps, le passé, le présent et l’avenir ; qu’on le dise, peu m’importe ; je ne m’y oppose pas: j’y consens, pourvu qu’on entende ce qu’on dit, et que l’on ne pense point que l’avenir soit déjà, que le passé soit encore. Nous avons bien peu de locutions justes, beaucoup d’inexactes; mais on ne laisse pas d’en comprendre l’intention ».

 

AD MAJOREM DEI GLORIAM | Printemps 2016