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PLAIDOYER POUR LA GOUVERNANCE DE L’EAU

A l’occasion de la Journée mondiale de l’Eau, le 22 mars, AD MAJOREM a donné la parole à Jean-Benoît Charrin, co-fondateur et directeur exécutif de WaterLex International. Basée à Genève, WaterLex International est une ONG dont l’objectif est de contribuer au dialogue international sur l’eau, de renforcer la coopération entre tous les acteurs concernés par l’eau et de promouvoir une gouvernance de l’eau au niveau mondial.

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Jean-Benoît Charrin, de WaterLex, a été président du Centre Catholique International de Genève (CCIG)

AD MAJOREM (AM) : L’eau est devenue un enjeu majeur sur le plan international. Depuis quand ?

Jean-Benoît Charrin (JBC) : A la fin de la deuxième guerre mondiale, personne ne parlait de l’eau. La problématique de l’eau n’était pas reconnue en tant que telle au moment de la négociation de la Déclaration universelle des droits de l’homme. La première grande conférence des Nations Unies sur l’eau est celle de Mar del Plata, en 1977. Mais ce thème n’a pas été traité lors de la négociation de Rio (désertification, biodiversité et changements climatiques) en 1992. Parce que, entretemps, elle est devenue un enjeu politique et économique. En effet, quand on parle de l’eau, on ne parle pas seulement d’une problématique en terme de quantité, liée à des risques de conflits transfrontaliers, mais également en terme d’aspects qualitatifs et on pense évidemment à tout ce qui a trait à la pollution. A ce jour, la situation n’a guère évolué. A Paris l’an dernier, la COP 21 s’est penchée sur les changements climatiques dont tout le monde sait cependant qu’ils ont une influence directe en matière de gestion de l’eau. Mais le mot « eau » est absent du document final. Sur le plan intergouvernemental, il n’existe que deux conventions cadres – de 1992 et de 1997 – encore très peu ratifiées à l’heure actuelle. Par contre, on observe une prise de conscience accélérée au niveau des entreprises. Nestlé et Unilever, par exemple, se sont positionnées sur la question depuis une décennie environ. Le Water Resources Group (WRG) 2030 (www.2030wrg.org), mis en place à l’initiative de Peter Brabek- Letmathe, ancien PDG de Nestlé, couvre toute une série d’entreprises de différents secteurs pour qu’elles se mobilisent et accompagnent les autorités dans la prise de conscience de la nécessité d’un dialogue multi-acteurs. Cette initiative est hébergée par la Banque Mondiale. L’an dernier, le World Economic Forum (WEF) a d’ailleurs reconnu dans son rapport sur les risques opérationnels majeurs pour les investissements que l’eau était un enjeu capital pour le monde de l’économie, bien plus que les changements climatiques ou que, dans un autre domaine, la corruption par exemple. C’est ce qui a contribué à placer l’eau au centre des préoccupations environnementales en 2015.

AM : On entend souvent des plaintes contre les mauvaises conduites entrepreneuriales dans le domaine de la sauvegarde de l’eau mais peu de prises de position ou de critiques sur ce que font ou ne font pas les Etats en la matière.

 

JBC : Effectivement, mais c’est pourtant la réalité du terrain. Clairement, les pouvoirs politiques se dessaisissent des responsabilités qui leur incombent en matière de gestion de l’eau et adoptent une posture qui se traduit notamment par un trend à la marchandisation de cette ressource, en attribuant des droits d’usage sur une base de marché. Résultat : celui qui a le plus de sous les achète et les gère à sa guise.

« La principale piste qui est suivie, notamment par WaterLex, c’est de donner un rôle actif aux populations
dans la définition des politiques gouvernementales et dans les mécanismes de prise de décision qui ont trait à l’eau.»

AM : C’est pour cela que dans tant de mégapoles du Sud, on a l’impression comme visiteur ou touriste de vivre comme dans un pays occidental. On ne se pose pas la question de savoir comment celles-ci peuvent prospérer, en ponctionnant leur hinterland, d’où viennent les ressources.

JBC : Absolument. On peut prendre l’exemple de la ville de Mexico où ce sont plusieurs bassins hydrologiques qui sont interconnectés pour assurer son approvisionnement en eau. Le surpompage des nappes phréatiques appauvrit les paysans qui n’ont pas les moyens économiques d’effectuer des forages toujours plus profonds. Les crises sociales vont croissant et, à un moment donné, on voit apparaître un lumpenprolétariat aux portes de ces mégapoles. Par ailleurs, dans ces centres urbains, on n’est pas prêt à payer le prix d’une infrastructure de l’eau qui soit efficace, tout d’abord en terme de minimisation des pertes – il peut y avoir jusqu’à 60% de pertes d’eau dans une infrastructure. Il faut prendre conscience que ces pertes ne peuvent être réduites que par un investissement continu dans le renouvellement des infrastructures.Les classes aisées des populations de
ces villes ne sont pas prêtes à consentir cet investissement. Elles trouvent à un prix qui, pour elles, est abordable une eau potable en bouteille. Entre d’une part les politiciens qui ne souhaitent pas augmenter les impôts pour couvrir ces frais parce qu’ils veulent être réélus et, d’autre part, les couches aisées de la population qui s’approvisionnent à leur manière, on se trouve dans un cas de figure, au niveau mondial, où la grande majorité des entreprises d’approvisionnement en eau potable sont absolument inefficaces et qu’il est très difficile d’y remédier. C’est une problématique de gouvernance et absolument pas une problématique de technique.

AM : Comment faire pour y remédier ? Faut-il donner le contrôle de l’eau aux autorités régaliennes ?

JBC : La principale piste qui est suivie, notamment par WaterLex, c’est de donner un rôle actif aux populations dans la définition des politiques gouvernementales et dans les mécanismes de prise de décision qui ont trait à l’eau. Cela doit se traduire par la reconnaissance du droit humain à l’eau. Mais ce droit a un coût : un dialogue entre consommateurs et gestionnaires de l’eau, qui ont des contraintes financières justifiées, doit s’installer. On ne peut pas dire : l’eau doit être gratuite. Non, l’eau a un coût. Et les populations, les ONG doivent être présentes dans les mécanismes de décision relatifs aux droits d’usage. C’est tout simplement le seul moyen d’assurer une gouvernance, de mettre en oeuvre un contrôle démocratique de la gestion de la ressource. Et pour ce faire, il convient préalablement d’ancrer solidement le droit à l’eau dans les constitutions nationales et que cela se traduise par des mécanismes de décision participatifs entre secteur public et privé à l’échelle des bassins. Il existe par exemple une loi sud-africaine qui prévoit ceci : la première étape est de calculer la quantité d’eau par bassin, puis d’évaluer les besoins en eau de chaque secteur : l’eau pour respecter l’écosystème et protéger la biodiversité ; ensuite l’eau pour la population ; puis l’eau pour l’agriculture de subsistance (à ne pas mettre sur le même pied que l’agriculture industrielle) ; enfin l’eau pour les industries. Cette loi a été développée à la fin de l’apartheid dans un contexte de volonté de dialogue national. Cette loi est un modèle.

« L’eau a toujours été un bien public, un bien commun. Toute la difficulté réside dans sa répartition. Qui s’en charge? Comment est-elle assurée ?»

AM : Au niveau international, y-a-t- il une volonté de développer cette gouvernance ?

JBC : En l’an 2000, les objectifs du Millénaire prévoyaient notamment de réduire de moitié le nombre de personnes qui n’avaient pas accès à une eau « améliorée ». On ne parlait pas encore d’eau potable ! Entretemps, une dynamique s’est instaurée grâce à un Etat en particulier : en 2010, la Bolivie a obtenu de l’Assemblée générale des Nations Unies la reconnaissance du droit à l’eau. Suite à cela, le Conseil des droits de l’homme s’est doté d’un mandat pour accompagner les pays tant sur le plan juridique que sur la mise en oeuvre de ce droit. Aujourd’hui, cinq ans après, un des objectifs du développement durable est le respect du droit à l’eau et tous les pays du monde y ont adhéré. On se trouve maintenant dans le cas de figure où toute l’aide au développement va être ajustée par rapport aux objectifs du développement durable. Pour leur part, les entreprises disposent maintenant d’un cadre qui légitime leur présence et leur implication dans la mise en œuvre de ces objectifs.

AM : L’eau redeviendrait-elle un bien commun au sens de la doctrine sociale de l’Eglise ?

JBC : Elle n’a jamais perdu ce statut. La question de la propriété de l’eau n’a jamais été la bonne question. La réponse doit venir de tout acteur de la gouvernance de l’eau dans un bassin donné. La réponse ne pourra pas venir des seules entreprises et des seules autorités. Si la société civile n’est pas dans la boucle, ça ne marchera pas. La société civile et les entreprises seules, ça ne marchera pas non plus. Pas plus que la société civile et les politiques seuls. Il faut aussi rompre avec les idéologies de la société civile qui visent à exclure les entreprises et vice versa : des entreprises qui prétendent par exemple que la société civile n’est là que pour leur mettre des bâtons dans les roues. C’est typiquement le rôle de WaterLex de jouer le rôle de catalyseur en ce domaine. Critiquer Nestlé pour ses bouteilles d’eau minérale, c’est complètement passer à côté du dialogue recherché.

« La réponse doit venir de tout acteur de la gouvernance de l’eau dans un bassin donné. »

AM : Quel est l’acteur à mobiliser en priorité au niveau des bassins ?

JBC : WaterLex commence toujours par approcher l’autorité qui est légitime: un ministère, celui de l’agriculture, de l’environnement, des travaux publics, ou de l’énergie. Tôt ou tard, l’un d’entre eux se montre sensible à notre discours. S’il n’y a pas de volonté gouvernementale, il est très difficile de légitimer le processus de facilitation. Cette légitimité peut également émaner de commissions nationales de droits de l’homme, qui ont un mandat parlementaire de s’assurer du contrôle démocratique de la ressource. En 2015, la plateforme National Human Rights Institutions Water Initiative for Good Water Governance a fédéré plusieurs de ces commissions. Le dialogue entre les différents acteurs doit donc avoir lieu et nous avons jusqu’à 2030 pour montrer que nous sommes capables de le faire aboutir.

 

AD MAJOREM DEI GLORIAM | Printemps 2016