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L’ISLAM EN EUROPE: DIALOGUE, COHABITATION ET CITOYENNETÉ ?

« Il est difficile par les temps qui courent de tenir sur la problématique de l’Islam en Europe des propos justes et mesurés tant cette question est devenue le lieu privilégié de la fureur, des passions et des grandes peurs de ce siècle. La neutralité ou l’objectivité du regard sur cette question sont devenues quasiment impossible. A commencer par les statistiques : en 2050, l’Europe sera-t-elle musulmane à 20%, 30% ou 40% ? Car malheureusement, les statistiques sont devenues l’objet d’exploitations politiques. Mais il faut reconnaitre que l’Islam est un phénomène incontournable et indéniable en Europe. Dans le tourbillon des passions et des peurs qu’il suscite, commençons par faire quelques petits pas vers la sagesse ». C’est par ces mots que le professeur Yadh Ben Achour, reconnu par la communauté internationale pour être un « humaniste d’une droiture exemplaire » ainsi que le qualifiait le magazine Jeune Afrique, invité par l’Université de Genève, a entrainé le public d’Uni-Dufour, en 2016, dans l’univers plus que complexe de l’Islam dans le continent européen.

Pour le professeur Ben Achour, il faut également cesser de considérer l’Islam comme un tout monolithique. Que cela soit sous sa forme religieuse ou en tant qu’expression d’une civilisation, l’Islam englobe une réalité mouvante, plurielle et contrastée. A côté de l’Islam politique, il existe d’autres Islams : Islam du for intérieur, de simple culture, apolitique ou mystique par exemple. Il convient donc de ne pas se précipiter pour imputer le radicalisme religieux dans ses formes extrémistes à la religion en tant que telle.

"Résoudre les problèmes dus à la présence de l’Islam en Europe nécessite en premier lieu l’examen des ruptures et des malentendus entre ces deux entités".

 

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Le professeur Yadh Ben Achour, juriste tunisien, spécialiste de droit public et des théories politiques islamiques. Ancien doyen de la faculté des sciences juridiques de Tunis, ancien président de la Haute Instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique en Tunisie, membre du Comité des droits de l’homme des Nations Unies.

Examen des ruptures pour commencer. La suite de la décolonisation du Sud par les Etats européens au XXème siècle a eu pour effet, paradoxalement, d’accentuer les flux migratoires des territoires du Sud entretemps devenus Etats vers le Nord, l’offre de travail, de technologie et de sciences y étant bien plus importante. Etudiants, commerçants et surtout ouvriers et employés de l’industrie et des services s’y sont alors fixés durablement. Minorité secondaire, les premières générations de l’immigration ont été cantonnées en général dans des emplois subalternes et jusque dans les années 1970, on entendait rarement parler de l’Islam en Europe. Régnaient alors chez les immigrés silence et discrétion. Même ayant accédé à une nationalité européenne, ceux-ci demeuraient des étrangers. Ce paysage changera rapidement et radicalement avec les deuxième et surtout troisième générations de l’immigration. C’est ainsi que la population musulmane va se multiplier par deux au cours de ces trente dernières années. Cette progression démographique va donner une nouvelle dimension au sentiment minoritaire prévalant jusqu’alors dans la population immigrée qui va sortir peu à peu de son silence. Par ailleurs, le professeur Ben Achour a tenu à mettre en évidence un phénomène découlant de la territorialisation des populations musulmanes au sein de l’espace européen, ces populations occupant des territoires dits de seconde zone, périphéries des agglomérations avec ses cités HLM et ses foyers. Cette coagulation géographique va conduire à une coagulation mentale  et symbolique qui produira ses effets sur l’isolement de la population musulmane au sein de la population européenne, favorisant ainsi les conduites de démarquage et les réflexes identitaires. Enfin et paradoxalement, par l’effet de l’acquisition de la nationalité d’Etats européens et du jus soli, les populations immigrées vont commencer à jouir d’une sécurité bien plus forte dans leurs milieux d’accueil, ce qui va consolider le sentiment communautaire. La minorité n’est plus vraiment une minorité. Pour le professeur Ben Achour, ce sont à la fois cette massification et cette visibilité qui vont provoquer les problèmes que nous connaissons actuellement, notamment en matière de querelles autour de l’identité et de l’intégration des populations musulmanes dans leurs milieux d’accueil.

Du côté des immigrés, il convient de relever qu’une grande partie des musulmans, sinon une majorité d’entre eux, ne posent pas de problèmes d’insertion ou d’intégration. Cependant, une partie de la population, difficile à quantifier, va se trouver en porte-à-faux par rapport à son milieu d’accueil. En se déportant de leurs terres historiques, les populations islamiques vont se trouver confrontées à un milieu totalement  étranger à leur milieu d’origine. Et alors que le milieu d’accueil connaît une sécularisation des comportements et des mœurs, une réduction de la foi à l’ordre purement privé et intérieur, le professeur Ben Achour souligne que les immigrés musulmans restent bien plus engagés dans les manifestations de leurs convictions religieuses. Pour le musulman, le fait religieux conserve une pertinence sociale et politique extrêmement forte. C’est cela qui va faire revêtir à la religion musulmane en Europe mais aussi sur d’autres continents une forme d’activisme, sinon de virulence politique et sociale, qui n’existe plus au sein des religions majoritaires en Europe. C’est ce qui va provoquer chez certains, alimentée par tous les facteurs de décalage et d’exclusion évoqués précédemment, une conscience de la victimisation. La marginalisation n’est plus ressentie comme un fait social mais comme une défaillance éthique dont le milieu d’accueil serait responsable. Pour le professeur Ben Achour, le langage des partis de droite et d’extrême droite ne fait que raviver ce sentiment qui développe les prédispositions aux comportements défensifs, au démarquage et ultimement à la violence. Les réactions musulmanes au discours de Ratisbonne du pape Benoît XVI, en 2006, en sont une illustration. Malheureusement, l’amélioration incontestable de la situation minoritaire qui consiste à se sentir chez soi dans son milieu d’accueil, comme citoyen à part entière, et le renforcement de la présence et de la visibilité ainsi que de la sécurité juridique acquise par la nationalité ne vont pas diminuer la densité des ruptures. Au contraire, elles vont les mettre en évidence. Autrement dit, dans une certaine frange de la population musulmane, plus l’individu se sent chez-soi en Europe, plus il est tenté par son autre chez-soi, celui de son origine extra-européenne. Il se fait que cet autre chez-soi prend la couleur d’une identité socio-confessionnelle, ce qui va le pousser parfois à survaloriser les signes extérieurs les plus visibles de cette appartenance.

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Espagne, Andalousie, Grenade. L'Alhambra. Photo: José Manuel Navia/Agence VU

Là se trouve la source du malaise que ressent une partie de la population immigrée. Ces comportements dissonants se manifestent à l’occasion d’affaires relayées par les médias, comme les demandes de nullité de mariage pour absence de virginité, les affaires de polygamie ou encore, en France, procès pour dissimulation de visage dans l’espace public et en dernier lieu, l’affaire des « burkinis ». Pour le professeur Ben Achour, on entre à ce niveau dans le monde du spectacle sociétal et de la mise en scène des différentes figures de l’hostilité. Ces événements ne sont pas véritablement significatifs mais agissent comme des révélateurs d’opinion. La valeur symbolique attachée aux signes prend une proportion démesurée par rapport à leur signification réelle. En tout état de cause, ces procès et ces faits divers révèlent l’existence d’un antagonisme culturel tracé à l’avance, que les médias ou les autorités manipulent au gré des craintes réelles ou des peurs inventées et en fonction des stratégies des instances politiques. Ces manipulations finissent par cristalliser des réactions communautaires qui, avec le temps, provoquent un phénomène de conditionnement de la pensée, préparant ainsi la voie à de possibles explosions de violence à caractère communautaire. Du côté de l’immigré, le problème découle de la confrontation entre ces deux chez-soi. Son mode de vie peut- être totalement sécularisé mais par volontarisme pur, il voudra se démarquer de la société sécularisée. Les rapports familiaux n’ont rien à voir avec ceux du milieu d’origine mais, d’un autre côté, il ne peut se résoudre à abandonner les conceptions ancestrales de l’autorité et des statuts, celui de père, de l’époux, de la mère, du grand frère...On se rend alors compte que les soudures anciennes sont complètement rouillées mais existent toujours, souvent par volontarisme.

Les ruptures n’existent pas uniquement du côté de l’immigré mais également dans le milieu d’accueil. Malgré sa culture humaniste et son histoire politique marquées par la relativité, le goût de la découverte de l’autre, l’admiration pour ce qui s’invente et se produit ailleurs, malgré ses traditions religieuses valorisant les valeurs de la charité et de l’hospitalité, le milieu d’accueil demeure en grande partie dominé par le psychisme des clôtures, ce qui le pousse à réagir à une impression d’invasion, de colonisation de l’intérieur qui met en relief les antagonismes religieux et culturels. C’est le thème favori des partis d’extrême droite et des laïcistes radicaux, selon le professeur Ben Achour

Ces entités ont des positions et font des propositions qui ne correspondent absolument pas à la tradition intellectuelle européenne la plus forte, celle des droits de l’homme et de la démocratie. Pour une majorité de la population de souche européenne, la visibilité islamique devient trop flagrante. Comme lorsque la place publique est occupée à l’heure des prières musulmanes. Ce spectacle ne peut laisser indifférent l’opinion d’une société sécularisée. Du côté du milieu d’accueil, l’antagonisme prend différentes formes d’expression, de nature étatique par exemple. C’est ainsi que Nicolas Sarkozy, alors président de la République française, s’adressant aux musulmans français, affirmait en 2009 : « Je m’adresse à mes compatriotes musulmans pour leur dire que je ferai tout pour qu’ils se sentent des citoyens comme les autres, jouissant des mêmes droits à vivre leur foi, à pratiquer leur religion. Je combattrai toute forme de discrimination.

La foi religieuse personnelle de chacun doit s’insérer dans le moule de la modernité.

Mais je veux leur dire aussi que dans notre pays où la civilisation chrétienne a laissé une trace aussi profonde, où les valeurs de la République font partie intégrante de notre identité nationale, tout ce qui pourrait apparaître comme un défi lancé à cet héritage et à ces valeurs condamnerait à l’échec l’instauration si nécessaire d’un Islam de France qui, sans rien renier de ce qui le fonde, aurait su trouver en lui-même les voies par lesquelles il s’inclura sans heurt dans notre pacte social et notre pacte civique ». En 2010,
la chancelière allemande, Angela Merkel, tout en reprenant la formule du président Christian Wulff – « l’Islam fait partie de l’Allemagne » - reconnaissait l’échec du multiculturalisme pratiqué jusque-là par son pays : « Nous nous sentons liés aux valeurs chrétiennes. Celui qui n’accepte pas cela n’a pas sa place ici » avait-elle déclaré. Le multiculturalisme est mort, vive l’intégration ! Et pour encourager celle-ci, le gouvernement allemand décidait de financer la formation des imams par les milieux académiques allemands. Ainsi, la présence de l’Islam contribue à renforcer la religiosité au sens culturel du terme dans un milieu largement sécularisé. Les réactions du milieu d’accueil n’apparaissent pas exclusivement via des positions étatiques comme celles de Nicolas Sarkozy et d’Angela Merkel. La crispation de l’opinion publique en Europe se traduit également par des publications choc tirées à des millions d’exemplaires comme « La rabbia e l’orgoglio » d’Oriana Fallaci en Italie en 2001 déjà, les essais de Bruce Bawer, « While Europe slept : How radical Islam is destroying the West from within » (2006) et « Surrender : Appeasing Islam, sacrificing freedom » (2009) ou le « Deutschland schafft sich ab » (2010) du politicien allemand Thilo Sarrazin. En France, nous ajouterons le récent roman, drôle et décapant, de Michel Houellebecq, « Soumission » (2015), dans lequel un musulman est élu à la présidence de la république française. Plus sérieusement, l’une des dernières manifestations de cette grande frayeur européenne s’est révélée par la constitution du Mouvement des européens patriotes contre l’islamisation de l’Occident, plus connu sous son abréviation allemande PEGIDA, qui a essaimé dans toute l’Europe.

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Participants à une manifestation anti- islamique en République Tchèque en 2016. Photo MICHAL CIZEK/AFP

 

Sa déclaration de Prague du 13 mai 2016 annonce notamment que « la fin de l’histoire millénaire de la civilisation occidentale pourrait bientôt survenir aussi bien du fait de la conquête islamique de l’Europe que de la trahison de ses élites politiques ». C’est l’expression d’un véritable malaise et même d’un certain désarroi face aux expressions les plus radicales d’une religion récemment mais massivement implantée sur le continent européen et face également à l’échec de l’intégration.

Pour le professeur Ben Achour, c’est au moment où les crises et les malentendus atteignent leur paroxysme que le dialogue prend tout son sens en tant qu’instrument de pacification des consciences et de l’action politique. Il est temps par conséquent d’énoncer les conditions de ce dialogue, de définir sa nature et sa portée. La situation en effet ne peut se résoudre que de deux manières : par le recours à la violence ou par un effort visant à la cohabitation pacifique grâce à la concertation. Quelles sont les conditions préalables à cette concertation aujourd’hui ? Tout d’abord, maintenir la lutte ancestrale de l’Europe contre toutes les formes de nationalisme qui peuvent se traduire par la haine de l’autre et en particulier par une islamophobie. Parallèlement il convient d’observer la même sévérité vis-à-vis des mêmes tendances victimaires qui existent de l’autre côté. Donc, « pas liberté pour les ennemis de la liberté » et de la paix. Deuxième condition : développer et encourager un Islam libéral, un Islam des Lumières qui existe bel et bien. Comme toutes les autres religions l’Islam doit comprendre que pour survivre dans le monde européen il doit s’adapter aux normes de la morale
et du droit consacrées par les grandes conventions internationales, en particulier la convention européenne des droits de l’homme.

Il appartient aux musulmans d’inventer leur Islam en Europe.

L’Islam, par conséquent, doit rompre avec les principes qui ont dirigé son histoire sur ses terres historiques, notamment la confusion entre morale, religion droit et politique. Dans ce contexte, la sharia est un concept qui doit être considérablement relativisé, pour ne pas dire oublié ou même aboli, préconise le professeur Ben Achour. La foi religieuse personnelle de chacun doit s’insérer dans le moule de la modernité. Ce qui d’ailleurs est en cours par l’intermédiaire des associations islamiques laïques, des mouvements féministes et des penseurs qui tout en étant musulmans défendent « un Islam sans soumission ». Il appartient aux musulmans d’inventer leur Islam en Europe. Pour devenir un croyant du for intérieur, le musulman doit admettre sans réticence la possibilité et la validité des autres croyances et, en particulier, celle de l’incroyance. Dès lors que cette idée est admise, la religion perd sa virulence politique pour mieux se fondre dans une démocratie laïque. Le musulman ne doit pas s’arrêter à la liberté de religion, cela n’est pas suffisant, mais atteindre à la liberté de conscience ce qui lui ouvrira la possibilité de devenir véritablement européen. Troisième condition : assumer les batailles pour la liberté contre toutes les théologies et idées anti-démocratiques en attaquant par le débat d’idée le socle sur lequel reposent le salafisme, le naturalisme, le culturalisme et l’historicisme. Cela consiste également à expliquer pourquoi, au niveau de l’humain, la philosophie des droits de l’homme est supérieure à toutes celles qui fondent leur conception du droit sur une volonté extérieure tenue pour souveraine des hommes et de leurs lois. Cette perspective consiste à démontrer que la liberté inconditionnelle de religion n’est pas cette liberté monstrueuse contraire au droit de Dieu que craignent les musulmans. Comme avant elle l’Eglise catholique sous la pression des Réformés, la religion islamique doit faire l’effort, tout du moins en Europe, d’admettre cette liberté qui n’est pas vraiment la sienne à l’origine.

Un immense chantier s’ouvre ainsi pour la société civile mais également pour l’Etat. A côté de ses attributions régaliennes, l’Etat doit assumer le rôle de coordinateur des actions pédagogiques et culturelles de la société civile estime le professeur Ben Achour. Reste encore à clarifier une question fondamentale des rapports entre la religion, la politique et le droit. Celle-ci nécessite sans nul doute une révision peut-être déchirante des pratiques de
la laïcité traditionnellement suivie avec plus ou moins de rigueur en Europe. L’effort essentiel doit se porter sur la consécration d’une laïcité raisonnée, adaptée au contexte de l’Europe actuelle qui n’est plus celle de la France de la loi de séparation des Eglises et de l’Etat de 1905. Si le droit et les pratiques de la sécularisation en Europe varient énormément, il existe cependant sur ce continent, derrière les divergences de façade, une laïcité minimum, un patrimoine commun de laïcité de séparation, non pas tellement des églises et de l’Etat mais de la religion et des choses sacrées d’une part et des affaires politiques d’autre part. Les principes cardinaux de cette laïcité minimum sont tout d’abord, comme l’affirme la Constitution italienne, que la religion et l’Etat demeurent chacun dans leur ordre propre impliquant une obligation de neutralité de l’Etat dans la détermination de la pratique et du dogme religieux ainsi qu’une neutralité des représentants de la religion dans le fonctionnement de l’Etat. Le deuxième principe consiste à garantir à la fois la liberté de conscience et le libre exercice du culte. En conséquence, cette laïcité minimum n’admet pas la pression des communautés religieuses sur les individus dans la mesure où elle accorde une prévalence de la citoyenneté sur l’allégeance confessionnelle. Enfin, troisième principe : toute personne reconnait la suprématie de l’allégeance citoyenne par rapport à l’allégeance du croyant à sa foi.

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Affichage pour la campagne d’interdiction de la construction de minarets en Suisse en 2009. Photo: FABRICE COFFRINI/AFP

Toutefois, ce modèle dans sa formulation minimum n’est pas adéquat au contexte de la religion islamique en Europe pour deux raisons, selon le professeur Ben Achour. La première est que l’Islam n’a pas d’églises et qu’il constitue encore aujourd’hui pour la majorité de ses adeptes une religion civile, c’est-à-dire une religion personnelle pratiquée par un peuple de croyants, sans intermédiaires, sans sacrements. En Islam, chaque personne croyante constitue une sorte d’église miniature indépendante, ce qui a pour effet de politiser la question religieuse. Par ailleurs, cette laïcité, loin de favoriser la constitution d’une citoyenneté européenne islamique risque de promouvoir l’ethnicité et la communautarisation de la religion et la constitution d’une sorte de ghetto confessionnel souvent hostile à la citoyenneté. Lorsque l’Etat adopte une attitude de stricte neutralité à l’égard des religions, il ouvre la voie à l’emprise de la communauté religieuse sur l’individu et dans le cas où la religion se pose comme religion civile, comme l’Islam, à l’emprise des groupes religieux militants sur les membres de cette communauté. Ce qui entraine la marginalisation de la communauté confessionnelle face au milieu d’accueil. Il est donc impératif de rappeler que la situation de l’Islam et des religions chrétiennes n’est pas du tout la même. Contrairement à l’Islam, le christianisme a fait souche avec la civilisation européenne et a déterminé ses mœurs et sa culture. Et dans la plupart des pays européens, le christianisme et les églises ont été nationalisés. Après des guerres de religion sanglantes, les religions en Europe se sont peu à peu acclimatées aux exigences spécifiques de l’étatisme, puis au patrimoine commun de laïcité, même dans les Etats qui invoquent la divinité dans leur constitution ou qui reconnaissent la religion comme collectivité de droit public ayant la personnalité juridique. L’Islam d’Europe n’a pas vécu ces expériences et se trouve donc dans une diachronie historique avec son milieu d’accueil.

Par conséquent, il est demandé à l’Islam en Europe de rapidement s’adapter aux différentes évolutions religieuses, notamment de s’adapter à cette culture commune européenne minimum de la laïcité. Il convient dès lors d’encourager une laïcité raisonnée adaptée au contexte de l’Islam en Europe.

Par tous les moyens possibles, en particulier ceux des politiques publiques, il est indispensable d’équilibrer les exigences du citoyen et du croyant et de ne pas permettre à ce denier d’engloutir au nom de la religion les droits et devoirs du citoyen. Cet équilibre consiste à ne pas permettre ni à l’un ni à l’autre d’étouffer l’épanouissement de l’un ou de l’autre. Ainsi la citoyenneté doit reconnaitre et respecter la liberté et le droit de la religion, de la croyance et du culte dans leurs manifestations légitimes. Leçon que vient de donner le Conseil d’Etat français dans une ordonnance de 2016 rappelant aux autorités administratives qu’elles doivent, à moins que l’ordre public soit menacé, concilier l’accomplissement de leur mission avec le respect des libertés garanties par les lois. Le port d’un vêtement particulier, même s’il provoque la colère et la réprobation, fait partie de la liberté personnelle. La démocratie, loin de constituer comme la religion, un système de pensée qui nous apprend à nous aimer les uns les autres, est un système d’organisation sociale qui vise à nous tolérer les uns et les autres. La liberté du croyant ne peut pas et ne doit pas tenter de se développer uniquement dans les limites de ce que la Cour européenne des droits de l’homme nomme l’ordre public européen et dont les éléments reposent sur la norme démocratique. Ce sont les principes de cette norme qui doivent régler des questions pratiques sensibles comme l’édification de lieux de culte, la pratique des cultes, en particulier celles qui débordent sur l’espace public, la formation des personnes habilitées à administrer le culte, l’enseignement religieux dans les écoles publiques et privées, les rites funéraires, les pratiques et interdits alimentaires et autres sujets.

Pour le professeur Ben Achour, cela implique d’une certaine manière une sorte de nationalisation de la religion et de son européanisation. Il revient donc à l’Islam de s’adapter à ce contexte et, pour sa part, à l’Europe de reconnaitre les pratiques de l’Islam même si elles ne correspondent pas au goût des pays européens. S’il n’y a pas de raisons acceptables pour interdire le port du « burkini » sur les rivages de l’Europe, il n’y a pas de raison non plus de permettre à n’importe qui, venant de n’importe où, d’enseigner et de prêcher n’importe quoi. Il n’y a pas de raison que des prêches soient conduits par des étranger ou des nationaux dans une langue étrangère, prônant le radicalisme religieux ou véhiculant des philosophies hostiles à l’ordre public européen. Enfin, il n’y a pas de raison que des lieux de culte musulman soient construits, financés, pourvus en ressources humaines sur territoire européen par des Etats étrangers. Cela revient à dire que la reconnaissance et la liberté des communautés religieuses ne peuvent se réaliser pleinement que sous le contrôle d’une autorité publique guidée par les principes de l’ordre public démocratique a martelé le professeur Ben Achour.

On le voit, l’équilibre entre l’ordre public européen et la liberté religieuse est difficile à atteindre. Il dépend évidemment des contextes nationaux et même locaux. Il peut donc varier selon les interprétations. Tout est question de proportionnalité. Or rien n’est plus difficile en droit que son évaluation. Quoi qu’il en soit, la laïcité passive, celle de la neutralité radicale de l’Etat, n’est plus de mise, pour le professeur Ben Achour qui a fait valoir que l’Islam ne pourra trouver sa chance de rayonner en Europe, offrant ainsi à celle-ci l’occasion d’approfondir encore son héritage classique de la liberté, qu’en s’adaptant aux normes de son milieu d’accueil.

Comme l’affirme Jacques Le Goff, le difficile exercice consiste donc à faire passer le musulman de la situation d’autre à celle de concitoyen à part entière.

 

 

AD MAJOREM DEI GLORIAM | Hiver 2017