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LA NOTION DE BIEN COMMUN : COMMUNE À TOUS ? LA REPONSE DE REMI BRAGUE

La réponse de Rémi Brague

Face à la complexité des mondes religieux, quels critères peut proposer le philosophe que vous êtes pour discerner les enjeux et les fruits du religieux, des religions dans un monde en crise, face aux problèmes écologiques, aux nationalismes, etc. Est-ce que le paramètre du bien commun pourrait être ce critère de discernement ?

Rémi Brague:  Oui, ça peut marcher à condition que la représen- tation que nous nous faisons du bien commun soit justement indépendante des affiliations religieuses. Il faut que la conception du bien commun puisse être commune à tous. La difficulté n’est pas le bien en soi, c’est qu’il soit reconnu comme commun. Il faut donc que l’on ait une ou des religions dans lesquelles l’idée du bien soit indépendante ou préexiste à ce que détermine la religion.

Il n’y a pas de morale chrétienne. Qu’est-ce que j’entends par là ? Il n’y a pas de commandements spécifiquement chrétiens. Qu’est-ce que le christianisme paulinien a gardé des 613 commandements que le judaïsme rabbinique distingue dans la Torah ? Il n’en a gardé que dix. Les fameuses dix paroles, le Décalogue, ce qu’on appelle couramment les Dix Commandements. Mais qu’est-ce que ce Décalogue sinon une suite de banalités, de grandes platitudes. Imaginons une société dans laquelle il ne serait pas proposé de ne pas s’entre-égorger, s’entre-voler, s’entre-cocufier, porter des faux témoignages, regarder d’un œil envieux la vache, l’âne, le serviteur ou la servante de son prochain. Les commandements chrétiens sont une sorte de kit de survie de l’humanité.

Ce que le christianisme apporte, c’est premièrement l’approfondissement en direction de l’intention. Il ne suffit pas de ne pas coucher avec la femme de son voisin,il ne faut même pas la regarder d’un œil plein de convoitise. Et puis il y a l’élargissement de ce que j’appellerais le point d’application. « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Si vous vous penchez sur le Lévitique, vous vous apercevrez que cela veut dire: « Tu aimeras ton prochain, ton coreligionnaire comme toi-même. Tu aimeras le membre de ta communauté comme toi-même. » Le christianisme, pour sa part, fait sauter toutes les barrières. Comme l’a dit Paul, il n’y a plus ni Grecs ni Juifs, ni hommes ni femmes, ni maîtres ni esclaves. Cela ne signifie pas que tout cela cesse d’être, cela veut dire que cela perd de sa pertinence. Le christianisme n’explique pas comment il faut manger, s’habiller, faire sa toilette, ou passer ses vacances. Il confie tout cela à l’intelligence. Le christianisme fait confiance à l’intelligence de l’homme quant à la manière dont il doit se com- porter. Le christianisme n’a donc pas de problème avec la notion de bien commun. Il faut demander aux autres religions si elles conçoivent un bien qui serait indépendant, antérieur au mode d’emploi de la vie humaine qu’elles proposent.

La balle est dans le camp des diverses reli- gions qui devront s’interroger sur ce sujet. Il y a chez Descartes une phrase qui, pour nous, semble une évidence: « Nous sommes hommes avant que d’être chrétiens. »